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Les épaules plus tout à fait blanches
     L'été s'est terminé samedi matin quand, chargée de trois énormes sacs, je traversais Venise pour la dernière fois. Sur la place du Ghetto il n'y avait que des policiers, et sur le trajet, je n'ai croisé que deux chats. L'été s'est terminé, et d'août, j'en garde le frisson.

    Je pourrais dire. Le chantier. Le rythme de vie, les lits de camp, la pluie, la fatigue, les douleurs aux jambes, au dos, aux mains, le travail acharné alors que d'autres bullent, la maçonnerie, la concentration, le travail malgré les averses. Les gens, et elle, surtout. Je pourrais dire. Combien les quinze jours ont été à la fois agréables et compliqués. Je pourrais dire les mots qu'il a fallu que je pose au moins une fois par jour dans mes carnets. Ce recul qui était plus que nécessaire, sans quoi je n'aurais rien compris. Je pourrais dire. Faire la cuisine pour quinze personnes, courir dans les rues la nuit, s'allonger par terre, profiter d'une après-midi de soleil, se recroqueviller à quelques-uns sous les étoiles que je ne voyais pas. Je pourrais dire. Les gestes à apprendre, les outils à s'approprier, le mortier mal mélangé ou mal dosé, la satisfaction après avoir posé correctement une pierre. Je pourrais dire.

    La journée à Strasbourg, seule. Cette solitude que je ne connaissais plus. Le départ que je n'accepte pas, les trois pulls. Dire au téléphone, tu sais, je crois que je suis à bout. La nuit, un bus bondé. Des cheveux fous et des heures à parler. Une nonchalance, des bêtises, une tendresse incroyable qui passe dans des souvenirs et des gestes. Il était sept heures du matin quand on s'est dit adieu à Milan. Je pourrais dire, mais ça ne se dit pas.

    Je pourrais dire que. Venise, ça n'est pas le palais des Doges, la place St-Marc, le pont des Soupirs. Ca n'est pas les lumières ni les éclats, mais seulement un palais abandonné, un crépis rouge qui laisse place aux briques, un corte minuscule, le puits d'une toute petite cour, une tonnelle inattendue, les arrêts d'un vaporetto, les marches d'un pont à gravir. Venise, ce sont les robes des vieilles dames, les vieux caddies pour faire les courses, les ballons et les bicyclettes des enfants. Venise, c'est le marché au pont du Guglie, une rue silencieuse, des femmes qui parlent sur un banc. Le clocher d'une église, puis celui d'une autre, au loin.

    Je pourrais dire. La porte de l'appartement claquée, le lourd sac vert à l'épaule, le carnet et la boîte d'aquarelle. Je pourrais dire. Les terrasses des cafés et les habitudes, les églises qui laissent indifférente, et celles qui me traversent. Je pourrais dire. L'apaisement.

    L'été est terminé, j'ai les mains froides. Vous savez, j'aurais voulu ne pas rentrer.
Ecrit par mllevie, à 13:46 dans la rubrique "De rien".

Commentaires :

  funambule
funambule
27-08-06
à 18:51

Vos mots ont toujours cette grâce et cette force qui me laissent sans voix .
Des perles de sensations qui s'égrènent de phrase en phrase.



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